14 août 2026 · Neo Sechele
Pretoria réclame aux pays africains le financement des expulsions de 80 000 sans-papiers
Pretoria envoie la note aux États voisins pour couvrir le renvoi de dizaines de milliers de migrants.
Leon Schreiber a transmis la facture cette semaine. Le ministre sud-africain des Affaires intérieures a adressé une correspondance officielle au Malawi, à l'Éthiopie, au Nigeria et à plusieurs autres États africains, leur réclamant le remboursement des dépenses engagées pour expulser leurs ressortissants en situation irrégulière retenus en Afrique du Sud. Le document vise plus de 80 000 personnes actuellement présentes sur le territoire. Il constitue le point de départ d'une analyse plus large sur la manière dont Pretoria gère, documente et tente de financer l'une des crises migratoires les plus graves qu'ait connues le continent austral.
Pour comprendre la portée de cette requête, il faut d'abord examiner les chiffres que les autorités sud-africaines ont elles-mêmes rendus publics. Depuis le début de l'année, plus de 178 000 migrants africains ont quitté le territoire, soit par expulsion forcée, soit de manière volontaire sous la pression d'un climat de violence généralisée. Des commerces appartenant à des étrangers ont été pillés. Des individus ont été agressés et tués. Des groupes organisés ont fixé une date limite informelle au 30 juin pour que tous les immigrés quittent le pays, ce qui a amplifié l'instabilité dans de nombreuses communautés.
C'est dans ce contexte que la facture s'est alourdie. Le gouvernement sud-africain indique avoir dépensé plus de 18 millions de dollars en opérations d'expulsion depuis l'escalade récente des violences et des protestations anti-immigrés. Ces dépenses couvrent le transport aérien, le transport terrestre, l'hébergement des personnes retenues et les heures supplémentaires versées au personnel de l'immigration. Schreiber a qualifié ces coûts d'imprévus et d'inévitables, tout en présentant l'appel au partage des frais comme un mécanisme nécessaire pour répartir la responsabilité entre les pays d'origine.
La chronologie des décisions gouvernementales qui ont précédé cette demande de remboursement mérite d'être retracée. En mai 2025, sous la direction de Schreiber, une opération baptisée Operation New Broom a été lancée, reposant sur des technologies de surveillance de masse destinées à identifier, poursuivre et expulser les migrants en situation irrégulière. En juillet, le président Cyril Ramaphosa a formellement adopté un plan en cinq points visant à encadrer la migration irrégulière, dont cette opération constitue l'un des volets. La séquence est documentée: l'appareil réglementaire a été mis en place avant que la facture ne soit transmise aux pays voisins.
Au niveau continental, Ramaphosa a cherché à inscrire la question dans un cadre de coopération. Le mois dernier, lors d'une intervention devant le Parlement panafricain, l'organe législatif de l'Union africaine, il a condamné les violences anti-immigrés et reconnu que les migrants sont fréquemment utilisés comme boucs émissaires politiques. Ce discours a coexisté, de manière inconfortable, avec les critiques formulées par des organisations de défense des droits. Ces dernières estiment que le gouvernement n'a pas fait suffisamment pour réprimer les protestations, et que cette inaction équivaut à une forme de complicité passive dans les violences.
Le South African Police Service, de son côté, est mis en cause pour ne pas avoir répondu de manière adéquate à la recrudescence des crimes haineux visant les migrants. Des voix critiques dénoncent également ce qu'elles décrivent comme une dépendance excessive aux opérations de contrôle ciblant en priorité les quartiers à forte population migrante, soulevant des interrogations sur la proportionnalité et l'orientation de ces interventions.
Les conditions dans lesquelles vivent les personnes sans papiers prises dans ce dispositif restent précaires. Beaucoup exercent des activités dangereuses et perçoivent des salaires inférieurs au minimum légal, en violation des propres lois du travail sud-africaines. La violence xénophobe n'est pas un phénomène nouveau dans le pays (elle se manifeste périodiquement depuis des décennies, sous des formes à la fois organisées et spontanées), et ce contexte historique complique l'interprétation de la requête de Schreiber.
L'Afrique du Sud a longtemps fonctionné comme une destination pour les personnes fuyant la pauvreté, les déplacements liés au changement climatique, les conflits armés et la répression politique dans d'autres pays du continent. Cette réalité s'articule mal avec la dynamique d'expulsion de masse actuellement en cours.
Ce qui est vérifiable à ce stade, c'est la nature et la portée de la démarche: une demande formelle, adressée à des gouvernements nommément désignés, portant sur des montants précis liés à des opérations documentées. Aucun des États destinataires n'a, à ce jour, indiqué publiquement s'il entendait accéder à la demande, la contester ou l'ignorer. C'est cette réponse, ou son absence prolongée, qui dira si le cadre de partage des coûts que Pretoria propose débouchera sur une véritable coopération régionale ou se contentera de transférer un problème de gouvernance qu'aucun gouvernement n'a encore démontré la volonté politique de résoudre durablement.